C’est l’histoire d’une fille qui a un blog…

26 mai 2015

Je n’ai pas été très loquace cette semaine. Et j’en suis marrie. Je me suis tapie, j’ai fermé les écoutilles, bridé mon museau. Bref, je l’ai bouclé. Pourquoi? Je me garderai bien de vous le dévoiler crument, les circonstances exigeant prudence et discrétion en mon endroit. Pour donner le change, et ne pas être en reste, je laisse dans ce qui suit mon imagination délirer et ma langue se délier.

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(Evidemment, toute ressemblance avec des personnages réels ou ayant existé, n’est que pure coïncidence).

 

Imaginez une fille. Cette fille a la trentaine et un gamin. Elle est aussi belle-mère. Comme beaucoup de filles de sa génération, elle a un blog. Comme beaucoup de mamans qui ont un blog, elle y poste des photos de sa progéniture. De son bel-enfant aussi, de temps en temps, quand cela lui semble joli et opportun. De toute façon, comme elle est belle-mère à plein temps, ou fausse-mère 24/24, c’est selon, elle ne se pose pas tellement la question de savoir si ce qu’elle fait est illégal ou non. Sa fille est la soeur du petit, ils vivent et grandissent gentiment ensemble. Elle prend en photos les gosses qu’elle élève. Point. Et puisque l’amoureux, le papa, le vrai, trouve ça très bien, elle y va de ses posts, godiche et décomplexée.

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Bon, moi cette fille je lui dirais quand même que pour poster des photos d’enfants qui ne sont pas les siens, faut l’accord explicite des deux parents. A quoi elle répondrait que la mère biologique de l’enfant y allant de ses propres photos sur les réseaux sociaux sans demander son avis au mâle reproducteur, elle ne voit pas pourquoi elle viendrait lui chercher des noises. Elle répond aussi que son blog est anonyme. Que le prénom de l’enfant n’y figure pas. Pour elle, tout ça est fraîchement innocent. Match nul, balle au centre. Et puis, faut pas déconner, ni trop chicaner. Il y a des usages dans ce monde connecté. Certainement que tous les couples séparés ne sont pas prêts à dégainer leur double autorisation de publication des clichés de leurs gamins. Donc non, en fait (et en droit) l’idée ne lui a jamais germé dans l’esprit de flouter la tronche du petit.

Maintenant imaginez que cette fille reçoive des messages bizarres. Premier message chelou, limite flippant. Un type plutôt tatillon du clavier semble ne pas trop apprécier sa langue putassière. Particulièrement sensible au terme « salope », il préconise d’adopter la graphie suivante: « S.A.L.O.P.E. ». Malin et classe. En cadeau, il la gratifie d’une vidéo d’un concerto de Mozart, histoire, sans doute, de déboucher ses crasses oreilles non musiciennes. Le bonhomme transpire l’obsession et la monomanie, mais la fille se dit que c’est sûrement le lot de toutes les blogueuses de recevoir de temps en temps ce genre de missives hystériques.

Deux mois plus tard, nouveaux messages. De la dame cette fois. Messages de menace d’abord: ce ramassis de photos pédophiles, ce pastiche ridicule de magazines féminins cul-cul, que l’on désigne pudiquement sous le nom de blog, ira au pénal. LOL. Messages harcelants ensuite: des messages en veux-tu-en-voilà, tous supports confondus – les cocottes c’est habile de la souris-, aux insultes et injures inégales. A peine en efface-t-elle un ici qu’un autre fleurit là. La fille, elle, tente de dégainer sa souris aussi rapidement que l’autre ses avanies. Il y a aussi ce super-mimi-chouette-youpi-post sur Facebook dans lequel cette fille est taguée et son blog avec, brisant l’anonymat de la chose, suscitant une horde fleurie d’offenses issue de spécimens intrigants de notre espèce, visiblement fort excités par l’affaire.

Cette fille l’a un peu mauvaise. Bon, au début elle est un peu carrément abattue. Saoulée. Dégoutée. On lui dit de pas faire attention au bruit de ce nid de coucous. Mais quand même. Tout ce venin balancé d’un coup d’un seul dans la tronche ça aurait de quoi déstabiliser n’importe quelle amazone nouveau genre. Et puis zut. Tout ça ne fait qu’ajouter de l’eau à son moulin de marâtre mal traitée. Oui, elle n’existe pas. Enfin, si, mais surtout – ta gueule – que ça ne se sache pas. Un ou deux clichés tendrelets du gosse qu’elle loge, nourrit, blanchit, et voilà l’ire de la daronne qui se déverse à bride abattue. Le pire c’est qu’elle en viendrait presque à culpabiliser. Et si l’autre avait raison? Si elle mettait vraiment la vie de son gosse et de son « beau »-gosse en danger en les exposant ainsi au désir enragé des détraqués de la toile? C’est en tout cas ce que suggère l’herméneutique pénétrante de la dame, appliquée au message du maniaque de la « S.A.L.O.P.E. ». Danger, donc pénal. Le syllogisme est imparable ma pov’ fille.

Mais la fille, secrètement, se marre. Elle se marre de voir les gesticulations de ses détracteurs qui trafiquent des « preuves » pour l’envoyer au pénal (dans tes rêves). La fille se bidonne sec quand elle découvre le fin mot de l’affaire. Car le grand chicaneur des « S.A.L.O.P.E.S. » n’est pas un détraqué lambda. C’est un pote de madame… Ici le narrateur doit avertir son lecteur que la pudeur lui interdit d’en dire davantage. C’est donc dans un message particulièrement ravagé du pote de madame que madame déniche la preuve irréfutablement vicieuse du caractère nocif, dangereux, toxique de ce blog bouffon à tendance neuneu. Et le narrateur de s’interroger ma bonne dame: dans quel sens doit aller la présomption? Car de là à imaginer que la dame et son poteau intime ont fomenté ensemble cette cocasse pantalonnade à des fins… à quelles fins au juste??? Difficile à déterminer, tant il est vrai que les voies de la connerie sont impénétrables. Le narrateur prend ici congé de son lecteur, laissant à son imagination titillée le soin de répondre à cette question à la mords-moi-le-noeud.

On se croirait dans une mauvaise série B, non? – à mi chemin entre Sous le soleil et Esprits criminels. Le no man’s land de l’intrigue et de l’intelligence.

En tout cas, moi, si on me racontait une histoire aussi braque, à coup sûr, je n’y croirais pas.

Bon, au-delà de l’anecdote foutraque, tout ça m’interroge. A l’inverse des montagnes qui, parfois, accouchent de souris, il est des questions – pertinentes!- qui de temps à autre sont dégueulées par des illuminati. Et pour reprendre une colle qui sonne mieux en anglais – Why blog? Oui, pourquoi bloguer, au fond?

Serait-ce l’impudeur qui me pousse à me confier virtuellement? une bonne dose de narcissisme qui me fait poster des photos de moi, de ma maison et de mon crapoussin? un certain goût pour le mauvais goût justement? Ecrire, se montrer, d’accord, why not, mais pour qui? pourquoi?

Pour être tout à fait honnête, beaucoup de choses, et certainement un peu de ça aussi. D’abord, raison n°1, la plus con, mais aussi la plus vraie – l’entourage, ses encouragements, son entrain, ses invitations. L’amoureux, la maman, les soeurettes, les copines et les amis – souvent, chacun et chacune y sont allés, rassurants, bienveillants, de leurs incitations. Au début je répondais que je ne voyais pas trop ce qui, chez moi, à la fois comme individu et dans mon foyer, pourrait intéresser quiconque. Et puis il y a eu une rencontre, une copine – une marâtre aussi tiens – qui a déclenché l’envie irrépressible d’écrire – ouvrir les vannes. Non pas certes pour balancer au monde les détails crus de ma vie intime, mais plutôt, à partir de mes tripes, écrire pour moi – réparer quelque chose, sans doute – et surtout écrire pour les autres. Loin de moi l’idée ou l’illusion que mes confessions serviraient à panser sûrement d’autres que moi. Mais quand même, pourquoi ne pas s’y risquer? car d’expérience je sais qu’à l’endroit des sujets tabous, brûlants et éprouvants rien ne coûte plus, et n’est plus coûteux, que le silence. Parler, donc en tant que marâtre, pour mettre les choses au clair et les points sur les i. Et comme toutes les nénettes, et comme le dit si bien Sonia Feertchak dans son génialissime livre que je viens tout juste de reposer – Les femmes s’emmerdent au lit – comme donc toutes les « féminettes » de mon espèce et de mon époque, tout autant féministe que midinette, mais pas traumatisée non plus de cette ambiguité, je suis plein de choses en même temps, au même lieu et sous le même rapport (pour titiller le fameux principe de non-contradiction d’Aristote). Non pas folle, hein, avec un cortège de voix dans ma tête (sic), mais voilà, femme, et donc ambivalente – au regard de mon sexe et de mon désir, et de ma maternité, et de mes aspirations (existentielles, morales, professionnelles, etc.). Ambivalente et plurielle, je revendique d’être à la fois généreuse et égoïste; d’aimer ma fille plus que tout et d’être bien aise de m’en délester quelques jours; d’être une bonne belle-mère et d’être saoulée par mes beaux-enfants; d’être ambitieuse et d’aimer faire des pompons en laine; d’avoir allaité 11 mois, d’avoir aimé ça et d’être, pour autant que cela ait un sens de se dire, féministe; d’aimer les fringues, les pompes et la philo. A ce compte là le blog est une aubaine, un miracle et une merveille. Car le blog c’est le seul endroit que je connaisse, le seul espace, fût-il virtuel, qui permette à ces tendances de cohabiter sans se tirer la bourre. Le blog c’est la promesse de cette réconciliation entre les pompes et la philo, la mère et la marâtre, la déco et l’écriture. Pour moi, le blog ce fut comme une apparition, il a mis en image et sur écran une idée restée longtemps brumeuse dans ma cervelle d’avoir été trop souvent violentée par notre passion toute administrative pour les étiquettes et les genres, bons ou mauvais  – cette idée toute con que notre moi ne s’accommode que très mal des cases. A force d’avoir trop cherché à faire coïncider ce moi avec des étiquettes univoques je l’ai fait éclater, je l’ai cassé, diffracté. J’ai fini par comprendre qu’au lieu de faire la guerre à mes tendances, à mes possibles, à mes envies, à mes « moi », je devais les embrasser, les affronter, les faire coexister. A force de nous imposer des choix (mère au foyer ou carriériste,  ambitieuse ou heureuse, mère ou putain, respectable ou pétasse), à force de donner à ces choix l’allure d’un destin, on nous ratatine, on nous rapetisse, on nous éteint. Et quel espace mieux que le blog permet à tous ces chemins de traverse féminins de s’exprimer sans qu’on nous fasse chier? J’y vois une des raisons du succès phénoménal de la blogosphère féminine – là, et seulement là, nous pouvons être la maman et la putain, l’intello qui vernit ses ongles, la business woman qui fait du crochet – et tout ça sous le regard bienveillant, libéral et tolérant de nos amies du Deuxième sexe.

Il y a, pour le reste, des raisons plus légères – le récit de soi et du quotidien dont on voudrait qu’il soit, comme la vie, une fête. Le blog comme un album photo de nos plus jolis moments. Le blog cathartique aussi. Le blog boîte à outils, genre DIY. Le blog bons plans. Le blog futile. Bref, tout ça, en vrac, et sans hiérarchie.

Voilà, pourquoi, avec des milliers de femmes ici, et des dizaines de milliers ailleurs, je blogue. Et je sais gré à l’autre alcine de m’avoir invitée, certes un peu nerveusement, à décanter tout ceci.

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10 Comments

  • Reply Rose comme trois pommes 26 mai 2015 at 20 h 13 min

    J’adore ton article !
    Et la manière dont tu décris le sens d’un blog, je suis complètement d’accord. C’est pour moi un espace qui me sert – parmi tant de choses- à me confronter à mes tabous, à mes pensées, et à celles des autres. A voir, aussi, que ce que je crois ultra personnel est presque universel.

    Merci d’avoir si bien mis en mots tout ça, c’est super intéressant à lire.

    • Reply cecilia 27 mai 2015 at 9 h 25 min

      Merci 😉 ça me fait plaisir!!

  • Reply La Nube 27 mai 2015 at 9 h 11 min

    Bravo!!! Tu as mis des mots sur ce que je n’arrivais pas encore à exprimer sur le « pourquoi un blog? ». Bonne continuation et merci pour ce bel article!

    • Reply cecilia 27 mai 2015 at 9 h 25 min

      Merci beaucoup! A bientôt sur le blog 😉

  • Reply Alexandra 27 mai 2015 at 13 h 34 min

    Merci

  • Reply Johanna Lara 27 mai 2015 at 13 h 57 min

    Superbe!
    Alors, bonne continuation! et au plaisir de te lire encore et encore!

  • Reply carnetdelaura 27 mai 2015 at 15 h 30 min

    Très bon article ! Tu as une super façon de décrire une histoire ! bravo ! 🙂

  • Reply Lily ParisFamily 27 mai 2015 at 16 h 40 min

    Très bel article! Courage et bonne continuation!

  • Reply Amélie 31 mai 2015 at 23 h 58 min

    C’est fichtrement bien écrit je trouve. Quant à l’histoire plus haut… Même pas étonnante, juste affligeante. Je compatis

    • Reply cecilia 1 juin 2015 at 14 h 20 min

      Merci Amélie!! Pour le compliment et pour ton soutien 😉

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