Comment préparer son tout petit à une opération

12 juin 2015

Sasha a été opérée il y a un peu plus de deux mois d’un naevus congénital – j’en parlais ici. Il s’agit d’un grain de beauté étendu, qui grandit avec l’enfant. Certains naissent avec des taches très étendues, qui peuvent recouvrir des membres entiers. Notre naevus à nous n’avait élu domicile que sur l’abdomen de Sasha, et n’était pas si gros que ça – environ 10cm2 au moment de l’opération.

Quand le pédiatre, puis le dermatologue, nous ont dit qu’il faudrait passer au bloc, je n’ai pas sourcillé, je n’ai pas eu la frousse. Ok, on le ferait. Hors de question que ma fille se traîne un complexe de 15 cm2, brun et velu, sur le ventre. Sans parler des risques de cancer.

Tant que l’opération était abstraite, lointaine, je faisais la maligne, je rassurais mon homme un peu trouillard. Mais, plus elle approchait, plus je commençais à comprendre qu’elle serait une épreuve, et qu’il fallait s’y préparer.

 

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A ce jeu, je ne peux pas vraiment dire que les médecins aient été d’un grand secours. Eux, ce qu’ils veulent, c’est que l’opération se fasse, pour l’enfant. Ce sont des pro. L’opération n’a pas le même sens pour eux et pour nous. Pour eux, la routine. Pour nous… l’angoisse. Donc ils vous rassurent. Quitte à vous embrouiller un peu, à ne pas vous dire toute la vérité. On fait passer un type d’anesthésie pour une autre, on gruge d’une heure ou deux sur le jeûne pré-opératoire… Et puis il y a le mot magique: aucune raison de s’inquiéter, puisque cette intervention, vraiment bénigne, se fera en am-bu-la-toire…

Ok doc’, soyons francs, moi je suis une mauvaise cliente pour le faux parler médical. Je viens d’une lignée de chirurgiens fameux, aujourd’hui éteinte, j’ai été élevée par des femmes qui à défaut d’être médecins en ont la trempe, et je lis beaucoup de littérature scientifique (médicale et biologique) pour mon travail de recherche. Du coup, quitte à faire passer ma fille sur le billard, autant ne pas me voiler la face, lui / nous éviter les mauvaises surprises et sillonner le terrain avant la bataille.

 

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J’ai appris beaucoup de cette épreuve et je voulais partager avec vous les enseignements de cette expérience – car il y a certains trucs que j’aurais bien aimé savoir, en fait, avant… Concrètement, quand on fait opérer son enfant, il y a plusieurs choses à vérifier, à peser, à prévoir.

Conseil n°1 : Parler à son enfant

Sur ce point, je suis comme ma mère: partisane de la transparence. Faut pas prendre nos enfants pour des jambons. Ni pour des mauviettes. Et ce pour plein de raisons. D’abord, éviter qu’ils ne vous en veuillent de leur avoir menti et/ou pas dit la vérité; ensuite, éviter que leur foi dans notre parole ne s’effrite. Mais surtout parce que l’enfant, plus que nous, vit sa vie au présent, et que chaque instant est pour lui une incroyable intensité. S’il pleure si fort quand il a mal c’est sans doute parce que l’instant et la douleur sont pour lui des absolus. Mais une fois que c’est passé, c’est fini. Ils vivent plus intensément que nous, mais se relèvent incomparablement plus vite. Que l’enfant accorde au présent une valeur que nous – champions de la procrastination et de la rumination – avons oublié, ne signifie pas qu’il est incapable de lui donner un sens. J’ai donc parlé à Sasha quotidiennement, je lui ai expliqué que nous allions voir le docteur pour qu’il lui enlève sa tache. Elle avait parfaitement compris, car elle racontait, très exactement, en quoi consistait son opération à qui voulait bien l’entendre. J’ai de la chance, car Sasha est assez avancée niveau langage (et très en retard sur plein d’autres choses…). Communiquer avec elle est facile. Elle est capable d’exprimer ce qu’elle ressent, ce qu’elle comprend, ses inquiétudes, ses joies en les disant. Et c’est un grand soulagement pour elle.

 

Conseil n°2: Permettre à l’enfant d’imaginer ce qui va se passer

Ma maman, extraordinaire éducatrice (!!), a déniché deux livres pour préparer le passage des loupiots à l’hôpital. Ces livres permettent non seulement à l’enfant de mettre des mots sur l’opération et de s’en faire un récit, mais également d’y associer des images. Ces images rassurantes, douces, et néanmoins fidèles à la réalité, l’aident à anticiper, à imaginer ce qui va se passer. En permettant de mettre des mots et des images sur l’opération à venir, ces livres désamorcent en partie son pouvoir anxiogène.

Sasha a adopté le plus réaliste des deux, L’opération, de Catherine Dolto. Elle l’a lu non-stop pendant trois jours. Elle l’a littéralement assimilé, et s’y est d’autant plus facilement identifiée que l’enfant se fait opérer du ventre.

Je conseille vivement ces deux livres, qui trouveront chacun leurs lecteurs, en fonction de la personnalité de l’enfant. La réalité de l’hôpital et de l’opération y est abordée franchement, sans détour, sans mensonge, mais avec douceur, bienveillance et humour. Surtout ils permettent de mettre des mots et des images sur ce l’opération à venir, et donc de désamorcer son pouvoir anxiogène.

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Conseil n°3 : Faire opérer son enfant le matin

Ah, voilà un truc auquel je n’avais pas du tout pensé… avant de planifier l’opération avec le chirurgien. Naïvement, j’ai dit ok pour 16h. Puis, rentrée à la maison j’ai compté. 6 heures de jeûne solide (les biberons faisant partie des solides pour l’occasion)… ça veut dire… qu’elle ne devra rien… manger à partir de… 10h????? Comment lui faire avaler un truc pareil? Chirurgien et anesthésiste ne chantaient pas du tout la même chanson : pour lui, 3-4h de jeûne solide suffisaient si on donnait un biberon; pour elle, pas question de déroger à la règle des 6h…

Bref, merci. Sur le coup, c’est ce qui m’inquiétait le plus, ce foutu jeûne. Alors j’ai un peu gambergé. Et j’ai trouvé un truc. Les glaces à l’eau. L’anesthésiste m’avait dit qu’à partir de 10h Sasha n’avait plus droit ni aux solides, ni aux biberons. Juste de l’eau, et du jus de pomme, ou du sirop. Bref pas de fibres. Mais une glace à l’eau, c’est jamais que de l’eau et du sirop, glacés… J’ai donc transformé le jeûne imposé en « Journée de la glace ». Gros succès. Et je ne l’ai pas dit à l’anesthésiste.

 

Conseil n°4: Occuper son enfant avant l’opération

Si comme moi vous avez été assez futé pour planifier une opération en fin d’après-midi pour un enfant/bébé, alors vous devez savoir qu’il faut occuper son petit avant. Moi j’avais un plan de bataille. Lui faire passer une journée de folie, qu’elle ne s’ennuie pas une seconde, qu’elle s’amuse, qu’elle rie. Je savais qu’elle allait pleurer quand on me la prendrait, là bas, à la clinique. Alors je voulais que l’avant soit merveilleux pour elle. Après un énorme petit déjeuner, un long bain toutes les deux pour se détendre (et se laver comme il faut pour l’opération), nous sommes allés à son manège préféré avec son papa, son papi, et une de ses tatas. On n’a pas compté les tours. On est restés jusqu’à ce qu’elle en ait marre. Elle a mangé sa glace, ravie, jeûnant sans même s’en rendre compte. C’était une belle matinée. Rentrés à la maison, je me suis rendue compte qu’il était déjà plus de 13h. Mon plan fonctionnait à merveille. Tout ce manège avait fatigué notre patiente. Elle s’est endormie en 2 mn, un record. A son réveil, il était déjà temps de lever les voiles. Direction la clinique.

Ca n’a l’air de rien – mais la glace et le manège nous ont sauvé la mise…

Comme je l’avais anticipé en revanche la pression est montée dès que nous avons déshabillé Sasha pour lui enfiler sa petite blouse – bien trop grande…  Des pleurs, de l’angoisse. Alors nous avons fait beaucoup de câlins, et j’ai chanté à Sasha ses airs préférés, pendant l’heure où nous avons attendu son tour.

 

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Conseil n°5: Continuer à parler de l’opération après l’opération

Voilà, ça y est, l’opération est terminée. Avec un peu de chance quelqu’un vous prévient. Avec un peu de chance vous n’êtes pas en train de boire votre 5e café quand votre petit débarque, tout groggy dans son lit cage. Avec un peu de chance donc vous êtes là quand on le sort de la salle de réveil, et… il pleure dès qu’il vous voit. En cause: ce satané cathéter posé sur le dos de sa main qu’on ne veut pas lui enlever. Il va falloir patienter encore une heure avant d’en être libéré. Pendant ce temps j’ai dû décevoir de nombreuses fois l’impatience de Sasha. « Maman, tu mets ton manteau? », n’arrêtait-elle pas de me presser. Une fois rentrés à la maison, j’ai été sidérée par son comportement. Je m’attendais à ce qu’elle tombe de sommeil dans mes bras, épuisée par les événements de la journée, je m’attendais à ce qu’elle pleure haut et fort, je m’attendais à ce qu’elle soit toute tourneboulée. Mais non. Ma Sasha m’a donné une leçon. Dès le pas de la porte franchi, la demoiselle a hurlé « yeah, super, c’est la maison!!! », s’élançant dans le couloir afin d’aller trouver son train électrique… Deux assiettes de pâtes au ketchup plus tard, Sasha a parlé du docteur qui avait enlevé sa tache – d’ailleurs « enlever la tache » est l’activité n°1 des médecins selon Sasha -, de son bobo qu’il ne fallait pas toucher, du pansement, etc. Elle avait besoin d’en parler, que je lui explique ce qui allait se passer ensuite, quand est-ce qu’on enlèverait le pansement, pourquoi elle ne pouvait pas prendre de bain, etc.

Quand on retrouve son enfant, quand l’opération est finie, quand la pression retombe, il est tentant de mettre tout ça derrière soi, de l’enfermer dans une petite boîte et de l’enfouir, loin et profond. Mais l’enfant a besoin que l’on donne du sens à ce qu’il vit. Il faut lui donner les moyens d’être sujet de son histoire, et le considérer comme tel. Ne pas lui faire vivre une succession d’événements plus ou moins reliés les uns aux autres, plus subis que vécus. L’enfant veut participer, il est là, présent, attentif. C’est son corps, à lui. Bien sûr, nous en sommes responsables, nous en sommes les gardiens. Mais la confiance qu’il nous accorde et sa grande vulnérabilité ne doivent pas être l’occasion pour nous de faire de l’enfant, même très jeune, même nourrisson, un être passif. Lui parler donc. Faire avec lui le récit de cet événement, pour qu’il se l’approprie, pour qu’il lui donne un sens.

 

Conseil n°6: Du calme et de la douceur le lendemain

Le chirurgien nous avait dit que la cicatrice était indolore (hmmm) et que Sasha pourrait retourner à la crèche dès le lendemain. Pour moi c’était hors de question. Sasha a vite récupéré, mais elle était quand même fatiguée, physiquement et émotionnellement. Elle avait besoin de calme à la maison, de faire des câlins, de pouvoir dormir dès qu’elle le souhaitait, etc. Je conseille donc vivement de prévoir une journée off après une opération, même en ambulatoire. Et ce pour plusieurs raisons: vérifier que l’enfant ne ressent pas de douleur anormale, qu’il élimine bien l’anesthésie, lui permettre de retourner tout doucement dans le monde normal, reprendre ses marques avec son nouveau corps un peu changé, un peu fragile. Même s’il n’y a pas de contre-indication médicale au retour à la crèche, c’est surtout pour ménager mon enfant que j’ai voulu pour elle cette journée comme une parenthèse.

 

Bilan

Si l’aversion de Sasha pour les médecins n’a pas diminué d’un poil – elle hurle toujours dès qu’elle voit une blouse blanche – elle n’a pas non plus progressé. Lorsque nous sommes allés voir le chirurgien pour le suivi post-opératoire, 15 jours après l’intervention, Sasha savait ce que nous allions faire et pourquoi: nous allions voir le « gentil docteur qui a enlevé la tache » pour mettre un beau pansement. Oui, elle a hurlé quand on lui a retiré son pansement, et quand on a regardé sa cicatrice. Mais pas plus que lorsque le pédiatre la mesure et la pèse. Et quand le chirurgien m’a fait passer dans son cabinet pour m’expliquer la marche à suivre les 6 prochaines semaines, j’ai pensé laisser Sasha avec son papa dans la salle de jeu. Erreur: bien qu’elle déteste les docteurs, Sasha voulait venir avec nous. Elle a tenu à s’asseoir sur mes genoux face au chirurgien et l’a écouté, attentivement. Elle voulait être là. Pas dans mes bras, elle voulait écouter le docteur.

Il y a bien des choses que nous aurions pu mieux faire et mieux penser, mais j’ai l’impression d’avoir réussi à lui faire passer cette épreuve pour ce qu’elle devait être: ni une partie de plaisir, ni un traumatisme. Sasha a l’air d’avoir bien compris ce qui s’est passé, elle semble se l’être approprié – elle parle de son bobo et de son pansement, des docteurs qui enlèvent les taches et qui sont gentils.

Si j’ai réappris une chose essentielle avec cette opération, c’est bien l’importance de la communication, claire, franche, honnête et rassurante avec son enfant. Nous sommes une famille de bavards. Nous parlons beaucoup, tout le temps. C’est sans doute là un des objectifs les plus importants que je me suis fixée en tant que mère : que mes enfants soient capables, veuillent et aiment exprimer ce qu’ils ressentent.

Voilà ce que j’ai appris de l’opération de Sasha. En espérant que cela pourra être utile à ceux qui devront subir la même épreuve…

 

L’opération, Catherine Dolto, Colline Faure-Poirée, Gallimard Jeunesse

Franklin va à l’hôpital, Paulette Bourgeois, Brenda Clark, Hachette Jeunesse

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4 Comments

  • Reply Vanina 16 juin 2015 at 9 h 35 min

    Merci pour cet article si complet et bien pensé qui peut informer et faire réfléchir tous les parents.

    • Reply Cecilia 19 juin 2015 at 11 h 46 min

      Merci à toi pour ton retour! Et oui, faire opérer son bébé – même quand c’est bénin – n’est pas toujours facile! autant partager ce que j’ai appris à cette occasion 😉

  • Reply 9 jours. 5506 km. – Just a little girl 4 juillet 2015 at 23 h 57 min

    […] sociales à la maison. Il y a eu l’opération de Sasha (j’en parlais ici, et là) et sa fracture de la clavicule (ici). Il y a eu les attaques et les accusation blessantes […]

  • Reply Sali 7 novembre 2016 at 5 h 27 min

    Bonjour,il est 5h26 du matin,ma puce se fait opérer après demain du coeur,une lourde chirurgie de 6h,j’apprehense beaucoup,mais votre est très intéressant et je pense le sera très utile.merci beaucoup

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