Etre enceinte, accoucher, recommencer

9 février 2015

La grossesse et la maternité sont des expériences étranges – vertigineuses, bouleversantes, ambivalentes.

Je ne veux pas insister sur la dimension singulièrement sublime de ces événements. Plutôt parler de ce qu’en général on tait, qu’on en aie honte, ou qu’on le nie. Bien sûr sentir son enfant bouger en soi c’est dément, extatique. Bien sûr sentir son petit contre soi fait remonter du fond du néolithique une vague d’animalité, de chaleur, de douceur qu’on ne soupçonnait pas. Pas question ici de dire que ce n’est pas absolument génial et fascinant. J’ai été fascinée par mon ventre, son évolution, ses mouvements. Fascinée, absorbée, envoûtée par ma grossesse (et mes hormones aussi sans doute!). La grossesse change notre corps, notre image, notre sexualité. Elle modifie notre goût, notre odorat, notre centre de gravité. C’est merveilleux, mais aussi, ou surtout, déroutant. D’abord nos hormones, puis tous nos repères changés font de la grossesse un état trouble, équivoque.

Je me souviens de ma grossesse comme d’un état de confusion émotionnel et psychique. Il faut tout reconstruire, il faut s’accommoder du chaos de nos émotions, de la stupeur devant nos réactions. Nous pleurons pour un rien, nous rions sans plus de raison, nous nous agaçons vite ou faisons à l’inverse preuve d’une patience qui nous était méconnue. Nous miaulons devant des bodies taille naissance et des petits chaussons en crochet, comme les femmes enceintes dont on se moquait autrefois. Notre désir nous fait tourner la tête, il est inconstant, incompréhensible, ouvre à une sensualité nouvelle, elle aussi délicieuse. Les gens touchent votre ventre et ce qui s’y déroule dans son secret devient une affaire publique. On vous dit que vous êtes rayonnante. Malgré les kilos qui s’entassent sur vos hanches, malgré votre souffle coupé quand vous grimpez les escaliers. Malgré l’acné qui vous avait quittée depuis l’adolescence et qui ne vous avait pas du tout manqué. Vous êtes pleine et vous évoquez la plénitude, la louve généreuse, nourricière, Gaïa. Vous y croyez un peu, même si, subjectivement, être enceinte c’est aussi les vergetures, les seins lourds et douloureux, les nausées, la fatigue, les sciatiques, les brûlures d’estomac… Plus de vin, plus d’huîtres, laver tous les fruits et les légumes scrupuleusement quand on n’a pas eu la toxoplasmose, pas de fromage, pas de charcuterie… des prises de sang, la torture du dépistage du diabète gestationnel, l’angoisse avant la première échographie, l’angoisse de l’amniocentèse quand on l’estime nécessaire…

La tentation est grande quand on est enceinte de vivre sa grossesse telle une patiente surveillée comme le lait sur le feu. Les images, les rendez-vous médicaux, les examens, la préparation à la naissance s’ils ont tous pour centre notre grossesse, et l’enfant qui se prépare, nous en éloignent paradoxalement. Loin de nous aider à nous approprier notre état nouveau, tout ceci l’objective et le met à distance. Au lieu de sentir, nous regardons. Il n’est évidemment pas question pour moi de contester les acquis de la médicalisation de la grossesse et de l’accouchement. Plutôt de mettre en garde contre le risque de l’expropriation de soi: devenir spectatrice de sa grossesse et de son accouchement, en être comme expropriée. Comment être enceinte quand on navigue entre les prises de sang, les échographies, les examens divers? Il existe pourtant de multiples façons de vivre sa grossesse, d’être enceinte et d’accoucher.

Ce fut ma grande découverte. J’avais décidé de m’intéresser, au sens fort, à ma grossesse. Non seulement de comprendre ce qui se passait sur le plan biologique, mais aussi à un autre niveau, anthropologique et psychique. Qu’est-ce que signifie le fait de porter un enfant? qu’est-ce que ça fait? comment les femmes, à travers le monde, vivent-elles enceintes? comment accouchent-elles? n’y a-t-il qu’une seule manière de mettre au monde un enfant? J’ai découvert qu’il existait comme un rapport proportionnellement inverse entre la place de la femme enceinte et celle de la jeune accouchée dans les sociétés: chez nous, une attention peut-être démesurée est apportée aux femmes enceintes, et pas seulement sur un plan médical, tandis que nous délaissons totalement les jeunes mères; ailleurs, la grossesse est considérée comme un état beaucoup moins problématique, nécessitant moins de soin et d’attention que celui de la jeune accouchée qui sera au centre d’une importante solidarité familiale et sociale.

J’ai découvert qu’il existe de très nombreuses manières d’accoucher dans le monde,  d’appréhender la douleur et le danger de la mise au monde. Nous, femmes françaises, habituées au confort médical et aux antalgiques, élevées aux antibiotiques, nous avons désappris la douleur. Notre envisageons la douleur sur le mode de la négation, elle n’a qu’un devenir pour nous: celui de sa suppression. Mais c’est une illusion. Car il y a des douleurs qui ne partent pas, qui ne s’éliminent pas à coups d’antalgiques ou d’opiacées. Il y a des choses qui font mal, et notre habitude systématique d’éradiquer la douleur rend celle-ci plus insupportable encore et outrageusement scandaleuse. Il n’est évidemment pas question de s’infliger ou d’infliger à autrui des douleurs inutiles. Plutôt de réfléchir en amont à ce que notre rapport à la douleur dit de nous. De se préparer mentalement et physiquement aussi. Par exemple le recours quasi systématique à la péridurale est une réalité occidentale qui s’accompagne d’un rituel précis pour l’accouchement: alitée, à moitié redressée et les pieds dans les étriers, privée de sensations à partir du bassin, la femme bloque son souffle pour permettre à un autre d’extraire son enfant (souvent on lui fera une épisiotomie, parfois sans lui demander son avis). Ce que l’on dit moins aux femmes, c’est que si la péridurale est effectivement très efficace pour stopper les douleurs des contractions, elle n’est pas posée dès l’admission, car elle contraint ensuite à rester allongée. Il faudra donc souffrir, pendant quelques heures, cette douleur là est inévitable.

Mieux vaut donc s’y préparer. En ce qui me concerne je voulais la péridurale le plus tard possible. Car la péridurale, empêchant la mobilité, ralentit également le travail. La péridurale est un merveilleux outil, quand elle est employée à bon escient. Mais elle est un outil perfectible. La péridurale de 2015 ne ressemble – normalement!- pas du tout à celles des années 80, et des progrès sont encore à faire pour parvenir aux péridurales ambulatoires. J’ai donc cherché des alternatives pour les premières heures. Ce que j’ai appris sur la douleur c’est que celle-ci est avant tout une intensité perçue. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de douleur objective, en soi, indépendamment d’un sujet qui en éprouve l’intensité. La douleur n’est pas pour autant une vue de l’esprit. Elle répond à des mécanismes physiologiques et hormonaux précis, complexes et circulaires. Ainsi le stress qui stimule la production de l’adrénaline augmente naturellement la perception de la douleur en contrariant l’action des endorphines. Plus je suis stressée, plus j’ai mal. Plus j’ai mal, plus je suis stressée, etc. Cela peut sembler facile à dire, mais c’est justement en acceptant d’avoir mal, par une sorte de résilience, en renonçant à lutter contre la douleur, et à toutes les attitudes qui accompagnent la lutte (la crispation, l’apnée, la tension des muscles, etc.) que l’on peut efficacement gérer sa douleur. C’est-à-dire: respirer. Encore une fois, cela peut sembler idiot. Mais la respiration est une chose complexe. Ou plutôt une chose très simple et instinctive que nous avons désapprise, à grand coup d’activités et de postures qui en contrarient le rythme naturel. J’ai trouvé une grande aide dans les techniques de respiration du yoga, et découvert que le souffle est un outil très efficace pour réguler la perception de la douleur.

C’est en m’intéressant au yoga prénatal et aux différents types de préparation à la naissance que j’ai découvert la figure qui m’a accompagnée pendant la fin de ma grossesse et mes début de jeune mère. Bernadette de Gasquet. Ce fut pour moi une révélation. Et je ne saurai trop conseiller à toutes les femmes enceintes de se précipiter à sa rencontre lors de ses cours de yoga prénatal ou de dévorer ses livres. Bernadette de Gasquet est une femme qui aime les femmes et qui a réintroduit la femme dans la physiologie de la grossesse et de l’accouchement. Car bizarrement, la singularité de son corps y avait disparu. Il ne s’agit pas avec elle d’effectuer un retour en arrière, comme s’y risquent certains hippies new age. Bien plutôt de prendre acte des progrès de la médecine occidentale contemporaine et de l’enrichir de nouveaux savoirs, parfois issus de l’imagerie médicale, pour retrouver un certain « bon sens » physiologique qui nous avait quitté. Bernadette de Gasquet nous apprend les postures, les exercices de yoga, les techniques respiratoires qui soulagent les « bobos » de la grossesse. Elle nous apprend les bienfaits de l’eau et du bain lors du travail, elle nous enseigne les gestes simples qui le rendront non seulement supportable, mais aussi passionnant. Grâce à son action patiente, les maternités se sont progressivement équipées de baignoires dans les salles de travail, de suspensions pour soulager le poids sur le périnée, de tables d’accouchement qui permettent de varier les positions et de faciliter la délivrance de l’enfant. Son regard bienveillant sur la maternité ne s’arrête pas aux portes de la salle d’accouchement. Un des combats de Bernadette de Gasquet est en effet de réévaluer notre rapport aux jeunes accouchées, primipares et autres.

Cela fut sans doute l’aspect le plus déroutant de ma maternité. L’après grossesse. On nous parle de baby-blues, un peu, lors des cours de préparation à la naissance, en minimisant sans doute l’intensité du désarroi que peuvent ressentir les femmes – pour ne pas nous effrayer? (je me demande cependant à quoi cela pourrait bien servir, car ce n’est pas comme si, enceinte, nous pouvions nous dérober à ce qui est sur le point de nous arriver… ). Cela commence dès après l’accouchement. Alors que vous étiez au coeur de l’action, soudain, vous n’êtes plus qu’un sexe abîmé dont on vient vérifier de temps en temps qu’il se remet correctement. Les contraintes budgétaires nous renvoient à la maison 48 heures à peine après avoir mis notre enfant au monde – moment critique quand on choisit d’allaiter au sein, car c’est à peu près à ce moment là que le lait décide de pointer son nez… Le temps se brise brutalement. Avant nous avions le temps. Celui de s’occuper de nous, surtout ces derniers mois. Désormais toute notre énergie, toutes nos ressources seront entièrement dirigées vers un nouvel être nu et totalement dépendant. Et nous en sommes heureuses. Mais notre bonheur est évidemment orthogonal au fait que c’est épuisant et que ce sacrifice est douloureusement asymétrique – c’est-à-dire qu’il est tout entier réservé aux femmes.

Etrangement, le monde qui nous entoure semble ne pas voir, ou plutôt ne pas souhaiter voir, que le bonheur de l’arrivée d’un enfant est comme le revers de notre fragilité face à cette nouvelle maternité. Les jeunes mères sont quasi toutes isolées – il est en effet rare que nos copines aient leur congé mat’ en même temps, que notre mari reste 3 mois à la maison, et que notre maman nous apporte des petits plats tous les jours. Elles sont aussi souvent isolées les unes des autres et ignorent, en dehors des relais qu’elles trouvent sur internet et des rares « poussette cafés », que ce qu’elles ont honte d’éprouver les autres le ressentent aussi. Ainsi les fantasmes mortifères, la fatigue, le ras le bol, la déprime (sans parler de dépression post partum). Je me souviens de mon soulagement lorsque, pour la première fois, je discutais avec une autre jeune maman de nos nourrissons respectifs. Je lui expliquais que je n’en pouvais plus d’entendre ma fille pleurer sans pouvoir rien faire pour la calmer. Avec l’envie, au bout de quelques heures de hurlements à vous arracher les oreilles, de la jeter par la fenêtre (ou moi, pourquoi pas). Elle m’a regardée, et m’a répondu: « Ah oui, toi aussi???? »…. Il pèse sur ces états comme un interdit symétrique à l’injonction de bonheur dont se pare aujourd’hui la famille (un autre post bientôt sur le bonheur qui auréole les familles recomposées…). Le silence nous emplit de culpabilité et du sentiment de n’être pas normale.

Bien sûr nous sommes heureuses, mais là n’est vraiment pas la question. Nous avons notre petit là, à côté de nous. Nous le regardons, nous le dévisageons et nous émerveillons de tout lui. C’est un univers infini dans lequel on voudrait se perdre. Nous le tenons contre nous, nous voulons sentir sa chaleur et lui la notre. Nous avons besoin de lui autant que lui de nous. Il est sorti, il se sent seul, il a froid et le monde est immense. Mais une fois sorti, c’est nous qui sommes désormais « vide ». Il faut se réhabituer à n’être que soi, à n’être plus qu’une. Notre ventre est mou, il porte la trace de ce qui l’emplissait. Nous avons, consciemment ou non, envie ou besoin de nous sentir contenue, entourée, massée, serrée. Envie que l’on crée autour de nous l’analogue de l’environnement intérieur que l’on avait crée pour son enfant. Je n’avais pas tant envie que l’on s’occupe de mon nouveau-né à ma place que l’on s’occupe de moi, que l’on me masse, que l’on me caresse, ou que l’on me prépare de bons plats, pour que j’aie la force et l’énergie solaire de m’occuper moi de cet être minuscule. Bien sûr les hormones, l’allaitement se chargent en partie de nous donner ce carburant nécessaire. Mais ils ne suffisent pas. La maternité reste cette expérience de fragilité et d’ambivalence, une épreuve comme il en existe peu. Refuser d’appréhender cette réalité pour ce qu’elle est, banale, normale, commune, la rejeter du côté du pathologique ou de l’anormal est symptomatique du regard fantasmatique que notre monde a pris l’habitude de porter sur la maternité.

S’occuper sereinement de son petit (sans parler de soi!), relève dans ce contexte de déni général, de l’exploit. Une lecture des plus réconfortante est celle du beau livre de Philippe Grandsenne, Bébé, dis moi qui tu es. Pas de loi, pas de norme, pas d’injonction. Chaque « couple » maman-bébé est unique, au même titre que l’est chaque nouveau-né. Philippe Grandsenne nous apprend à ôter notre montre, à oublier l’obsession de la pesée et de la mesure, à écouter notre enfant et notre « instinct » (oui, il y aurait beaucoup, beaucoup à dire là-dessus, j’en ferai un jour un article). Il pleure? Prenez le dans vos bras. Il a faim? Donnez-lui à manger. De la même manière que Bernadette de Gasquet aime les femmes, Philippe Grandsenne aime les bébés (et les parents, aussi). Il les regarde, les écoute. Il nous ramène à des principes simples, évidents. Le plaisir, l’écoute, le bon sens. Il nous met en garde contre une des réalités les plus brutales que doivent affronter les jeunes mères: aucun sujet n’est plus polémique que la manière d’élever son enfant, du choix de sa nourriture, à celui de sa poussette, en passant par la tétine, son sommeil et le porte bébé. On vous signifiera toujours qu’il y a d’autres méthodes, plus efficaces ou plus douces. On vous assurera que vous avez créé vos propres chaînes en décidant d’allaiter. Que votre lait n’est pas assez riche, ou trop acide. Pire, on vous expliquera que vous privez votre enfant de l’apprentissage de l’autonomie, qu’en le câlinant, en le portant vous le condamnez au besoin et à la dépendance. Les passants, les vendeuses, la grande-tante de votre mari, les chauffeurs de taxi. Tout le monde a son idée sur la question. Bref, Philippe Grandsenne a le mérite immense de rappeler aux mères une vérité lumineuse: ce sont elles qui ont raison. Mais cela ne signifie pas que les mères ont raison contre les autres. La maternité cristallise certes des conflits, des rivalités, elle rappelle à nos mères que le temps passe. Mais elle s’apprend et se transmet. Si les mères parviennent à devenir mères et pas seulement à l’être, de facto, c’est aussi en vertu d’un réseau de solidarités, horizontales (nos amies, nos soeurs) et verticales (nos parents).

Bernadette de Gasquet

Bébé dis moi qui tu es, Philippe Grandsenne

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2 Comments

  • Reply Moissonner les Etoiles * 13 avril 2015 at 13 h 24 min

    Merci pour ce bel article 🙂

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