Etre une marâtre #4

20 mars 2015

Je n’ai pas été très honnête. Jusqu’ici je me suis donné le beau rôle. Je me suis distribué des fleurs. Je me suis racontée gentille, dévouée, victime. J’ai voulu redorer mon image. Me présenter sous un jour favorable.

Je vous ai dit à quel point j’aime mon grand G., à quel point j’aime l’avoir dans ma vie, même si ce n’est pas toujours facile, comme grand frère de ma fille. Comme j’apprends à ses côtés. Comme on se marre tous ensemble.

Oui, c’est vrai. Mais partiellement seulement. Ce n’est que la moitié de l’histoire. La partie immergée de l’iceberg, comme on dit. J’ai poli les surfaces, j’ai lissé les anicroches, j’en ai fait une gentille petite histoire. Je me suis gardé l’autre moitié pour plus tard.

La vérité, comme souvent, est ailleurs. Plus complexe. Plus trouble. Comme le réel dans lequel on patauge, ambivalente.

Si les belles-doches sont si souvent détestées, conspuées, moquées, c’est sans doute pour une raison. Pas de fumée sans feu. C’est notre place qui veut ça.

Je l’ai un peu dit ailleurs, belle-mère c’est un rôle à deux balles. Ce n’est pas tellement notre faute. Plutôt la faute à notre rôle. C’est notre place qui nous rend mauvaise, jalouse, avare. Non non, pas moi, Cécilia. Moi, la belle-mère. C’est une place qui réveille des instincts perdus, tapis quelque part, tout au fond.

Arriver, débouler, s’incruster dans une famille déjà constituée, éclatée, rafistolée, y chercher sa place, faire son trou, c’est pas évident. Pas évident pour eux. Pas évident pour nous. On veut s’affirmer, exister, sans brusquer. On veut bien faire, on est maladroite. On est susceptible. On veut du temps et de l’espace, mais il faut les partager. Partager. Eux aussi, les enfants, ils doivent partager. Et on leur pardonne volontiers de na pas trop aimer ça. Justement parce que ce sont des enfants. Mais nous les secondes, les amoureuses, les marâtres, nous aussi nous devons partager. Partager notre homme, notre maison, notre temps, notre argent. Sauf que nous, eh bien, nous sommes des adultes. C’est un terrain glissant et nous sommes nombreuses à nous y casser la figure. Question partage, nous ne valons pas mieux que les enfants, mais on ne nous pardonne pas ce mauvais coup. J’ai mis du temps à le voir, plus encore à le comprendre. Oui, moi, je me suis surprise à être jalouse. Pour des trucs graves, pour des broutilles. C’est étrange, désagréable, déstabilisant. Mais il faut bien l’admettre : jalouse. Pas besoin de beaucoup de psychologie pour le comprendre – ok quand vous sortez avec un type qui a des enfants, vous le savez. Ok, ouais. Mais bon, on avance pas beaucoup avec ça. Donc oui, ils sont là, oui on le sait. Mais n’empêche. On doit partager notre homme, on doit aller voir des films débiles avec des lunettes 3D, on fait à manger pour 4, on fait le linge, les lits, etc. Le mauvais rôle éducatif des mères sans les avantages de la maternité. Quand on n’a pas encore d’enfant à soi, croyez-moi ça fait tout drôle de passer par la case belle-maternité d’abord. Donc la vie devant soi, la solitude des amants qui restent au lit tout le week-end, on connaît pas. Ouais, ouais, on le savait avant. Enfin, non pas tout à fait. On ne savait pas tout avant, car sinon, on n’irait pas au casse-pipe comme ça. Franchement quelle nana accepterait joyeusement de jouer à la maman d’enfants qui ne sont pas les siens, se faire insulter par les ex, pour être au final détestée par ces petits ingrats?

Peut-être que les contes disent vrai. Peut-être que les belles-mères désirent réellement faire disparaître les rejetons de leurs maris. Peut-être que les enfants et les ex ne sont pas méfiants ou super jaloux pour rien. Peut-être que ce qu’ils pensent de nous contient quelque vérité indicible.

 

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Mais qu’est-ce que j’en sais moi? en fait rien. Je crois juste deux trois trucs tirés de ma petite expérience.

Oui, on nous juge mal, oui on nous renvoie une image difforme, erronée, dégueulasse de nous-mêmes. Non, nous ne sommes pas des monstres. Mais il y a bien du monstrueux dans cette histoire. C’est la place que nous occupons qui est monstrueuse. Littéralement. Le monstre c’est celui qui a une morphologie anormale, par excès ou défaut. Ce qui ne rentre pas dans les cadres, pas dans les rangs. C’est ce qui, s’écartant de la norme habituelle, provoque la répulsion, le dégoût. Nous les marâtres, les pouffes, les belles-doches nous rompons la symétrie du couple, les proportions harmonieuses de la famille. Nous sommes l’élément excédentaire, accidentellement greffé sur le cocon. La crotte de pigeon tombée du ciel. Nous sommes la fausse mère, la mère dénaturée, son double inversé. Cette place impossible, inconfortable, précaire, c’est elle le monstre. Pas nous.

Au-delà des femmes que nous sommes, ce rôle s’empare de nous, il nous habite et nous portons son masque. Etre belle-mère c’est être confrontée à des sentiments complexes qu’on aimerait mieux museler. C’est s’engager malgré soi dans des comptes d’apothicaire, mesurer, peser, comparer. C’est ressentir dans sa chair la préférence pour son enfant. C’est se dire, sans se l’avouer, sinon en rêve, que la vie serait plus simple si la marmaille de l’ex n’existait pas. Etre belle-mère c’est forcément, à quelque moment, devenir le double monstrueux et diabolique de la mère – jalouse, superficielle, égoïste, vénale.

Mais on y peut rien. On ne le fait pas exprès. C’est comme un retour de pulsions qui, refoulées trop longtemps, vous sautent à la figure et vous bouffent le visage.

Un exemple simple. Je rentre de la maternité avec ma fille et mon homme, et je surprends un sentiment étrange: je ne veux pas que mon beau-fils soit là. Je veux être seule dans ma tanière avec ma meute. Ma fille, mon homme, moi. C’est tout. Quand G. est rentré chez nous après avoir passé deux jours chez ses grands-parents, si gentil qu’il fut, si mignon, attentionné, curieux, adorable, doux, cajoleur, je ne supportais pas qu’il me tourne autour, qu’il s’approche de moi pour me regarder allaiter. Je me suis sentie animale, je voulais me cacher, me rouler en boule quelque part, dans l’ombre. Cette présence m’était intrusive. Je me suis réfugiée dans l’allaitement, c’était ma bulle. Là, personne ne pouvait rentrer. J’ai culpabilisé. Je me suis sentie minable, mauvaise, dénaturée. Dégueulasse. Je me disais que j’étais un monstre de rejeter cet enfant dont tout le monde ne cessait de louer la candeur, la gentillesse, la douceur. Moi ce que je voyais c’était autre chose – une présence importune qui me privait de mon homme, sa gentillesse était collante. Ca n’a duré que quelques jours. J’ai aujourd’hui la conviction que culpabiliser a été alors une belle erreur. Se sentir coupable d’un sentiment dont on a honte, le taire, le laisser végéter quelque part au fond de soi – et lui laisser tout le loisir de grandir. Voilà qui me semble complètement débile. Bien sûr, ce que j’ai éprouvé ne saurait être valorisé, applaudi, encouragé. Mais c’était là, bel et bien là. Me faire violence, me museler et retourner cette agressivité contre moi, plutôt qu’en parler pour lui clouer le bec: voilà la bêtise.

Si je voulais tenter de m’exprimer clairement, je dirais ceci: les belles-mères ne sont mauvaises que dans la mesure où elles occupent une place intenable. Ou encore: oui, nous sommes de belles ordures nous les marâtres, mais on n’y peut rien. Ce n’est pas nous, c’est la place que nous tenons.

Je suis une marâtre. Cela implique de concilier des parts ennemies de moi-même. Cela me demande de regarder en face, sans complaisance, sans me voiler la face, sans pudeur, ces drôles de sentiments, ces instincts archaïques, de survie, de jalousie, de préférence. Les regarder en face, ne pas fuir. Ne pas en avoir honte, ne pas capituler. Vouloir vivre ma vie à moi pépère sans qu’on m’emmerde, tout en sachant bien que c’est juste impossible.

Je suis une marâtre, et je trouve injuste et vraiment dégueulasse la stigmatisation de mes compères. Mais si ma fille devait un jour évoluer auprès d’une de ces femmes, je crois bien que je ne l’aimerais pas. Pas plus que les ex de mon mari ne peuvent me saquer. Sans doute pas moins non plus. Car il existe une différence fondamentale entre éprouver des sentiments idiots et savoir qu’au fond tout ça c’est juste du ressentiment, et penser être dans son bon droit en imaginant que toutes les belles-doches sont en fait et réellement des avatars de la marâtre de Blanche-Neige.

 

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9 Comments

  • Reply Johanna Lara 20 mars 2015 at 21 h 42 min

    Très bel article qui sonne très juste. Pas évident en effet. Mais juste une précision, je n’ai pas de belle-mère et je n’en suis pas une, certes, je n’ai pas du tout le sentiment que les belles-mères sont des marâtres!

    • Reply cécilia 20 mars 2015 at 22 h 10 min

      Merci! Heureusement il y a des gens, de plus en plus nombreux qui pensent comme toi – heureusement 😉 mais quand on est engluée dans cette situation, c’est malheureusement un préjugé courant…

  • Reply Béatrice 3 avril 2015 at 20 h 48 min

    Très bel article! Merci. Je suis une « marâtre » de deux adolescents de 19 et 23 ans qui après une période agréable ont décidé de ne plus jamais me voir… Engluée dans une situation!

    • Reply cécilia 6 avril 2015 at 22 h 12 min

      Merci à toi pour le compliment! Je suis désolée de ce que tu dis, et j’imagine comme ça doit être difficile à vivre. Moi aussi, un de mes beaux-enfants refuse de me voir. Je n’ai pas encore écrit dessus, car c’est à vif et délicat. Mais je cogite beaucoup…

      • Reply Justine 8 juin 2015 at 14 h 32 min

        Et il/elle a tous les droits de ne pas vouloir te voir. Ce que de manière générale les moches-mères ne comprennent pas, c’est que n’avons pas envie que vous entriez dans nos vies. On veut venir voir notre père. Pas notre père et la nouvelle nana. Vous nous prenez ce qu’il y a de plus cher pour nous : notre parent. Et nous ne pouvons rien à cette situation, mais en aucun droit nous ne somme obligés de l’accepter sans sourciller.

        • Reply cecilia 8 juin 2015 at 15 h 00 min

          Bonjour Justine, tu as raison, il/elle a tout à fait le droit de ne pas vouloir me voir. C’est même son droit le plus strict. Mais ça complique les choses, indéniablement. Je ne suis pas d’accord avec toi, bien sûr, pour le reste. Je ne crois pas que les belles/moches mères ou marâtres, peu importe le nom qu’on choisit de leur donner, prennent quoi que ce soit à qui que ce soit. Il y a deux personnes qui tombent amoureuses et décident de vivre ensemble, et il se trouve que l’une d’elle a des enfants. Je ne vois pas en quoi cela devrait voler l’amour d’un père ou d’une mère pour ses enfants – à moins de penser qu’on aime sa femme ou son mari du même amour que ses enfants, ou encore que l’amour est présent en nous en quantité finie et que l’arrivée d’un nouvel aimé nous privera nécessairement de notre part. Mais c’est manifestement faux. Mes parents étaient divorcés quand j’étais enfant. Et franchement je n’ai pas eu l’impression que mon beau-père m’a volé l’amour de ma mère mère. Elle avait pour lui un amour d’amante, pas un amour de mère, elle avait pour moi un amour de mère, pas un amour d’amante. Avant qu’ils se marient j’étais triste de la voir seule et sans amoureux. Elle traversait un grand chagrin, et élever trois enfants était une gageure. Pourquoi lui aurais-je souhaité le célibat? pourquoi lui aurais-je refusé le droit de refaire sa vie? D’éprouver encore des plaisirs amoureux? Célibataire à 30 ans et pour le reste de sa vie? C’eût été particulièrement cruel et égoïste. La relation de couple entre un beau-parent et un parent n’a absolument rien à voir avec la relation entre un parent et son enfant. Un enfant ne devrait pas se sentir privé de son amour par un autre adulte, car ils ne sont pas concurrents, ce ne sont juste pas les mêmes sentiments. L’amour que peuvent éprouver deux adultes l’un pour l’autre fluctue, jamais celui d’un parent pour son enfant. A moins que les parents ne mélangent les genres, fassent croire à leurs enfants qu’ils les aiment du même amour que celui des amants, mais cela me semble très néfaste et malsain et perturbant pour les enfants.

  • Reply La théorie de la belle-mère | Just a Little Girl 12 avril 2015 at 18 h 24 min

    […] l’ai déjà écrit ailleurs, je pense que nous, les belles-mères, sommes des monstres sans que nous y soyons pour rien. […]

  • Reply La théorie de la belle-mère – Just a little girl 5 juillet 2015 at 1 h 55 min

    […] l’ai déjà écrit ici, ,là , là et là (non, non je ne suis pas du tout obsédée…), je pense que nous, les […]

  • Reply Ju' 12 janvier 2016 at 10 h 53 min

    Merci de mettre des mots sur des sentiments tellement complexes….
    Belle-mère à mi-temps depuis un an et pas encore maman. Cette situation « entre-deux-chaises » est surtout compliquée lorsque la vraie maman appuie sur le conflit de loyauté. Pauvre enfant pris entre deux sentiments et nous qui subissons, outrées des discours du genre : « hein tu n’aimes pas ta belle-mère?, si tu lui fais des bisous et des câlins, je ne t’aime plus… » et de lui faire découvrir de manière insidieuse Cendrillon…
    J’adore cet enfant, mais j’ai peur de l’avenir à cause de la maman…

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