Mother Nature

4 février 2015

Ces premiers mois ont été très intenses entre Sasha et moi. J’avais choisi de l’allaiter au sein, parce que j’avais toujours voulu ça, sans trop me poser la question de savoir si c’était effectivement meilleur pour sa santé, la richesse de son microbiome, la construction du lien maternel, etc. Simplement par envie, par intuition et pour l’avoir au chaud, près de moi, tout contre moi.

Donner naissance à un enfant est une chose merveilleuse, bouleversante, destabilisante. C’est un grondement, un tremblement, une explosion de joie et de larmes où on ne contrôle plus rien. C’est une apparition, et une séparation. Voir arriver ce bébé, le scruter, le détailler, le sentir, et se dire qu’il est bien là, pour de bon, pour de vrai. Il y a quelquechose de presque irréel, de tellement soudain dans la naissance que nous sommes nombreuses à regarder notre petit pendant des heures la première nuit, sans pouvoir fermer l’oeil, comme pour s’assurer que c’est bien LUI. Il est là, dehors. Nous pouvons enfin le cajoler, l’embrasser, carresser sa peau, et le voir. Cette présence est aussi pour nous qui avons accouché une nouvelle absence, la trace d’un vide dans notre ventre. Nous nous étions habituées à vivre à deux dans notre corps. A sentir avec cet enfant, et à le sentir lui, à ressenir ses mouvements, ses sursauts, ses hoquets, ses ondulations. Mères, nous sommes désormais à nouveau nous-mêmes, bien que changées, irreversiblement. C’est un vrai chaos, un facas émotionnel que la naissance d’un enfant. Le bonheur de l’avoir, le désarroi d’en être séparée.

C’est ce que j’ai très confusément ressenti à la naissance de Sasha et que je n’ai pu exprimer et comprendre que plus tard. Ce fut pour moi une grande énigme, d’autant que ce désordre des émotions, personne ne semble s’en souvenir une fois passé. Oh, on nous parle bien du baby blues. Un peu. En nous disant que ça passe. Mais c’est une expression bien pauvre pour exprimer ce que ressentent les jeunes mères. Quant à nos propres mères, nos amies, nos connaissances, toutes et tous semblent ignorer l’ambivalence des émotions maternelles, comme pour nous enjoindre à un bonheur sans ombre. Le bonheur est là, bien sûr, immense et solaire. Mais il y a aussi, parfois, ce sentiment étrange de vide et de solitude, car si mon bébé est avec moi, il n’est plus en moi.

Je n’ai compris que plus tard à quel point j’étais attachée à l’allaitement au sein : il nous a servi à Sasha et moi de bulle, de transition entre le dedans et le dehors, comme pour affronter cette nostalgie de la présence commune, et inventer une nouvelle relation au-delà de la fusion. La chaleur et la douceur de sa peau contre la mienne, sa joue contre mon sein, s’endormir l’une contre l’autre, épuisées. Allaiter ma fille m’a permis, en la serrant tout contre moi, d’accepter de m’en séparer. On dit que l’allaitement joue un grand rôle dans la construction de l’attachement maternel et du lien mère-enfant, et je crois que c’est en partie parce qu’en conservant cette grande proximité avec son petit il permet aux mères d’accepter qu’il est un autre, une personne, et de l’aimer comme tel, et non comme extension ou morceau de soi.

Il est de bon ton aujourd’hui de trouver des raisons à tous nos comportements – je veux dire des raisons permettant de rationaliser nos choix et de les rendre productifs. C’est à grands renforts d’arguments médicaux, psychologiques et biologiques que les professionnels de santé tentent de convaincre les mères réticentes d’allaiter au sein. Si elles ne veulent pas le faire par plaisir, ou par « instinct », qu’elles le fassent pour le bien de leur enfant. Il me semble cependant qu’il vaut mieux donner le biberon sereinement que de mal vivre son allaitement – de s’angoisser à propos des quantités de lait ingurgitées, de la qualité de son lait, de souffrir de crevasses, de se sentir piégée chez soi ou objectivée en tant que sein.

La meilleure raison que j’ai trouvée à allaiter ma fille est finalement simple – ce fut notre plaisir commun, immense.

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