Pourquoi je blogue

28 mai 2015

(Mon précédent post ayant suscité quelque intérêt j’ai entrepris de le dégraisser un peu du superflu pour instruire le reste, plus charnu)

Avant de franchir le pas moi-même je me suis souvent dit que pour bloguer, il fallait en avoir sous la ceinture. Non pas façon mâle bien calibré, mais plutôt façon héroïne des tabloïdes, amazone des hémicycles ou cartomancienne de la machine à coudre. Bref qu’il fallait être au choix bonne, balèze ou virtuose – ou carrément les 3 (ce que bien entendu, je ne suis pas). Pas pour moi, donc. Enfin, je pensais qu’il fallait être remarquable pour se faire remarquer, comme s’il eût fallu une matière extra-ordinaire pour faire un récit digne d’être lu. C’était oublier Montaigne et Flaubert – « je suis moi-même la matière de mon livre », « Madame Bovary c’est moi », etc. – et tous les autres passés par là et maîtres dans l’art de faire du beau avec du chiant (Leiris, Blanchot, Beckett, Musil ou Modiano…). La démonstration était pourtant éclatante: pas besoin d’une histoire de fou pour faire un récit du tonnerre. Voilà, on peut dire des trucs intéressants et intéresser sans être soi-même Prix Nobel ou, plus marrant, Ignobel. Soit. Mais quand-même, bloguer ce n’est pas exactement comme attraper sa plume et noircir quelques pages de son carnet intime. Ce n’est pas non plus la même chose que publier un livre, public donc, fût-il autobiographique. Bloguer m’apparaissait comme une activité bâtarde coincée quelque part entre l’intime et le public, le journal et le livre, l’étalage et la mise en scène de soi.

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Bref, je me suis longtemps demandé, pour reprendre une colle qui sonne mieux en anglais – Why blog? Oui, pourquoi bloguer, au fond?

Serait-ce l’impudeur qui me pousse à me confier virtuellement? une bonne dose de narcissisme qui me fait poster des photos de moi, de ma maison et de mon crapoussin? un certain goût pour le mauvais goût justement? Ecrire, se montrer, d’accord, why not, mais pour qui? pourquoi?

Pour être tout à fait honnête, beaucoup de choses, et certainement un peu de ça aussi. D’abord, raison n°1, la plus con, mais aussi la plus vraie – l’entourage, ses encouragements, son entrain, ses invitations. L’amoureux, la maman, les soeurettes, les copines et les amis – souvent, chacun et chacune y sont allés, rassurants, bienveillants, de leurs incitations. Au début je répondais que je ne voyais pas trop ce qui, chez moi, à la fois comme individu et dans mon foyer, pourrait intéresser quiconque. Et puis il y a eu une rencontre, une copine – une marâtre aussi tiens – qui a déclenché l’envie irrépressible d’écrire – ouvrir les vannes. Non pas certes pour balancer au monde les détails crus de ma vie intime, mais plutôt, à partir de mes tripes, écrire pour moi – réparer quelque chose, sans doute – et surtout écrire pour les autres. Loin de moi l’idée ou l’illusion que mes confessions serviraient à panser sûrement d’autres que moi. Mais quand même, pourquoi ne pas s’y risquer? car d’expérience je sais qu’à l’endroit des sujets tabous, brûlants et éprouvants rien ne coûte plus, et n’est plus coûteux, que le silence.

Parler, donc en tant que marâtre, pour mettre les choses au clair et les points sur les i. Et comme toutes les nénettes, et comme le dit si bien Sonia Feertchak dans son génialissime livre que je viens tout juste de reposer – Les femmes s’emmerdent au lit – comme donc toutes les « féminettes » de mon espèce et de mon époque, tout autant féministes que midinettes, mais pas traumatisées non plus de cette ambiguité, je suis plein de choses en même temps, au même lieu et sous le même rapport (pour titiller le fameux principe de non-contradiction d’Aristote). Non pas folle, hein, avec un cortège de voix dans ma tête (sic), mais voilà, femme, et donc ambivalente – au regard de mon sexe et de mon désir, et de ma maternité, et de mes aspirations (existentielles, morales, professionnelles, etc.). Ambivalente et plurielle, je revendique d’être à la fois généreuse et égoïste; d’aimer ma fille plus que tout et d’être bien aise de m’en délester quelques jours; d’être une bonne belle-mère et d’être saoulée par mes beaux-enfants; d’être ambitieuse et d’aimer faire des pompons en laine; d’avoir allaité 11 mois, d’avoir aimé ça et d’être, pour autant que cela ait un sens de se le dire, féministe; d’aimer les fringues, les pompes et la philo.

A ce compte là le blog est une aubaine, un miracle et une merveille. Car le blog c’est le seul endroit que je connaisse, le seul espace, fût-il virtuel et justement parce qu’il l’est, virtuel, qui permette à ces tendances de cohabiter sans se tirer la bourre. Le blog c’est la promesse de cette réconciliation entre les pompes et la philo, la mère et la marâtre, la déco et l’écriture. Pour moi, le blog ce fut comme une apparition, il a mis en images et sur écran une idée restée longtemps brumeuse dans ma cervelle d’avoir été trop souvent violentée par notre passion toute administrative pour les étiquettes et les genres, bons ou mauvais  – cette idée toute con que notre moi ne s’accommode que très mal des cases. A force d’avoir trop cherché à faire coïncider ce moi avec des étiquettes univoques je l’ai fait éclater, je l’ai cassé, diffracté. J’ai fini par comprendre qu’au lieu de faire la guerre à mes tendances, à mes possibles, à mes envies, à mes « moi », je devais les embrasser, les affronter, les faire coexister. Non pas la mère contre l’intello, mais l’une avec et par l’autre. A force de nous imposer des choix (mère au foyer ou carriériste,  ambitieuse ou heureuse, mère ou putain, respectable ou pétasse), à force de donner à ces choix l’allure d’un destin, on nous ratatine, on nous rapetisse, on nous éteint. Et quel espace mieux que le blog permet à tous ces chemins de traverse féminins de s’exprimer sans qu’on nous fasse chier? J’y vois une des raisons du succès phénoménal de la blogosphère féminine – là, et peut-être seulement là, nous pouvons être la maman et la putain, l’intello qui vernit ses ongles, la business woman qui fait du crochet – et tout ça sous le regard bienveillant, libéral et tolérant de nos amies du Deuxième sexe. C’est peut-être ridicule de penser que l’émancipation féminine se faufile aujourd’hui partie par la porte des blogs. Modeste voie pour l’émancipation féminine que ces trous de souris… Sans doute moins classe que les manifs et les colloques et les essais. Mais juste retour des choses pour nous, gonzesses, dont le destin d’individu était autrefois si méchamment contrarié par le sort fait aux femmes.

Il y a, pour le reste, des raisons plus légères – le récit de soi et du quotidien dont on voudrait qu’il soit, comme la vie, une fête. Le blog herbier de nos plus jolis moments. Le blog cathartique aussi. Le blog boîte à outils, genre DIY. Le blog bons plans. Le blog futile. Bref, tout ça, en vrac, et sans hiérarchie.

Mon blog est bigarré, bizarre, jaspé, tigré, bariolé. Je l’ai voulu et choisi chamarré et, comme mes pensées, foutraque. Ce n’est pas un blog de maman, ce n’est pas un blog beauté. Ce n’est pas un blog de philo, encore moins un blog de déco. Vous voyez, j’imagine, où je veux lourdement en venir. Je ne suis ni maman, ni marâtre, ni putain, ni philosophe, ni artisane. Je suis un peu de tout ça, au gré de mes humeurs, et du temps, et de mes envies. Mon blog et moi, ensemble, on rouvre les cas(g)es, on recolle les morceaux, on s’refait une beauté.

Voilà, pourquoi, avec des milliers de femmes ici, et des dizaines de milliers ailleurs, je blogue.

Et vous, pourquoi bloguez-vous?

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2 Comments

  • Reply lesdoucesparoles 28 mai 2015 at 15 h 19 min

    Très bel article.
    Je blogue pour partager, discuter, partager son opinion 🙂

  • Reply Claire la paillette 30 mai 2015 at 16 h 57 min

    Whaaaaoo! Et bien moi pour partager des petites anecdotes illustrées haha et mes coups de coeur! J’ai l’impression d’écrire de la « gnognotte » par rapport à toi! ^^

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