Pourquoi tu pleures?

12 juin 2015

J’ai beaucoup aimé lire le dernier article de Rose comme trois pommes sur les pleurs de bébé, j’avais commencé à répondre par un commentaire, et puis voyant que ce commentaire prenait des proportions démesurées (…) j’ai décidé de rebondir sur son beau texte et d’en faire un article à mon tour.

Les pleurs… – c’est une belle, difficile, éreintante question. Nous voulons nos bébés, nos enfants les plus heureux du monde. Nous les voulons rieurs, farceurs, joyeux, espiègles. Après les avoir protégés au creux de nos ventres, nous craignons que le monde ne les abime, ne leur fasse mal, ne les déçoive.

Je regarde aujourd’hui ce sujet avec un peu de recul et moins d’émotion, ma crapule ayant fêté ses deux ans il y a peu de temps. Mais je me souviens qu’il y a deux ans justement je ne faisais pas la fière. Ces pleurs de bébé, je les ai entendus, je les ai épongés, non stop, pendant des mois. Car voyez-vous, j’ai eu un bébé qui pleure, pleure, pleure beaucoup, beaucoup, beaucoup… Certains appellent ça un bébé aux besoins intenses. Je n’aime pas tellement ces étiquettes, même si elles ont quelque chose de rassurant – car du seul fait qu’elles existent on sait qu’on n’est pas seule à traverser cela. Les pleurs pouvaient durer plusieurs heures par jour, 4, 5, 6 heures – et je ne parle que des pleurs diurnes… Je souffrais beaucoup, pour elle et pour mes oreilles et pour mes nerfs. Je ne comprenais pas. Je pensais que c’était ma faute, que j’échouais à la calmer, l’apaiser, la rassurer. Je pensais que le climat tendu de sa naissance – l’arrivée d’un bébé dans une famille recomposée n’est jamais simple – était en cause, bref je m’étais persuadée que si ma fille pleurait autant j’en étais forcément la cause et que c’était forcément un échec. Nos seuls moments d’apaisement, nos lunes de miel à nous c’était quand Sasha s’endormait à mon sein, et que nous partions toutes les deux, blotties l’une contre l’autre, nous balader dans de doux rêves… épuisées après s’être fait la guerre.

Le plus compliqué quand un nouveau-né pleure c’est la solitude. J’étais seule avec ses pleurs, je ne savais ni comment les interpréter ni qu’en faire. On lit souvent que nous apprenons tout naturellement à déchiffrer les pleurs de notre enfant. Oui, c’est vrai – le pleur de faim, le pleur de douleur, le pleur de sommeil. Nous devenons des herméneutes des pleurs, de vrais Champollion des cris et des larmes. Mais qu’en est-il de l’autre pleur, du pleur tout court? celui que rien ne calme, ni le bain, ni le sein, ni le lit, ni les bras? Celui-là nous laisse impuissantes, et je nous décernerais bien une médaille à nous autres simplement de l’accueillir, bienveillantes, aimantes, calmantes, ce pleur qui nous déchire le coeur (et les tympans).

Le plus agaçant avec ces pleurs, ce sont les bons conseils de ceux qui vous prennent pour une grande neuneu de la maternité : « et tu as essayé la poussette? » (ah, bah non jamais, c’est vrai ça, que je suis bête), « peut-être qu’elle ne digère pas bien ton lait » (hmmm, oui c’est bien connu que le lait indus c’est beaucoup plus digeste que le lait maternel…), « tu la gardes trop dans tes bras, tu réponds trop à ses pleurs, elle devient capricieuse » (euh, le concept de caprice appliqué à un bébé de 2 mois, ai-je vraiment besoin de t’expliquer pourquoi ce n’est pas pertinent????), « oh, madame, votre bébé pleure, il doit y avoir un souci, faites quelque chose » (ah oui c’est vrai ça, tiens elle pleure, oh j’avais pas entendu…)

Bref, bien souvent, trop souvent, que ce soit en raison de notre manie de nous rabaisser à la moindre occasion ou des judicieux conseils des chalands, le pleur est pour nous l’occasion de culpabiliser (à mort) et de penser l’échec de notre maternité.

J’ai eu la chance de rencontrer deux femmes formidables après mon accouchement – la sage-femme qui m’a suivie à la maison et une ostéopathe que j’obligerais volontiers toute jeune parturiente à aller consulter. Toutes les deux m’ont invitée à changer de perspective sur ces pleurs.

La première en m’assurant qu’un bébé qui pleure est un bébé qui va bien, un bébé qui s’exprime. Un bébé qui pleure pleure parce qu’il a l’espace pour pleurer, pour s’exprimer, pour faire entendre ses besoins. C’est un bébé qui a de la place et qui se sent écouté. C’est un bébé à qui l’on répond et qui se sent suffisamment libre et entouré pour s’égosiller. Cela ne signifie pas qu’un bébé qui ne pleure pas soit déprimé ou souffre de ne pas pouvoir communiquer avec son entourage. Cela signifie juste que tous les bébés sont différents et uniques, et ont des personnalités bien à eux. Cela nous invite simplement à regarder et comprendre les pleurs autrement. (Evidemment, ce genre de conception ne signifie pas qu’il faille pour autant renoncer à chercher que quelque chose ne va pas physiquement chez notre enfant… hein. Juste à arrêter de nous croire responsable et coupable du mal être abyssal de notre petit…)

La seconde m’a raconté une histoire qu’elle disait tenir du bouddhisme: d’après elle, et selon cette religion/ philosophie, les enfants choisissent leurs parents en fonction de leurs qualités et de leurs besoins. Ainsi le bébé qui pleure aurait-il choisi sa mère précisément en raison de sa capacité à pouvoir supporter, accepter, apaiser ses pleurs. En gros, ce ne sont pas les mères incapables qui ont des bébés qui pleurent, ce ne sont pas les pires des mamans, mais au contraire, les plus méritantes, les plus vaillantes, les plus aimantes. Elle a ri en me disant qu’elle ne faisait pas la fière du coup, elle, avec ses bébés qui ne pleuraient jamais…!

Je ne pense pas que ces deux femmes aient voulu me dire qu’il y avait d’un côté les mères indignes, et de l’autre les mères à l’écoute, d’un côté les bébés qui pleurent et s’expriment, de l’autre les silencieux dépressifs. Je pense au contraire que nous sommes toutes à la fois, et selon les moments, défaillantes et parfaites, et que nos enfants sont tous, à la fois et selon les moments, ceux qui pleurent et ceux qui sont heureux. Je pense qu’elles m’ont invitée à ne plus regarder les pleurs uniquement comme le symptôme d’un mal enfoui dont j’aurais été la cause, mais comme une nécessité, un besoin, une soupape. Je pense qu’elles m’ont encouragée à ne plus chercher nécessairement à (m’épuiser) mettre fin à ces pleurs.

Finalement, en écrivant ces lignes je me rends compte à quel point parfois nous tenons les bébés pour des extra-terrestres : nous pensons que leurs pleurs sont forcément incommensurables aux nôtres, qu’ils doivent dormir seuls, et manger à heures fixes… En y réfléchissant je trouve que les bébés, qui ont bien évidemment leur vie et leur rythme propres, nous ressemblent plus que ce que nous voulons croire et nous invitent bien souvent à questionner ce que nous trouvons naturel à force de le côtoyer. Quand nous pleurons, c’est bien souvent sain, et parfois joyeux. Nous pouvons pleurer de chagrin ou de bonheur. Quand nous pleurons nous n’avons pas envie qu’on nous dise de nous taire, mais nous voulons trouver une épaule aimante qui recueille nos larmes, calmement. Quand nous pleurons nous nous déchargeons d’un trop plein d’émotions que nous ne savons pas gérer autrement. C’est une manière de ne pas faire exploser la cocotte. Mais quand nous pleurons tout le temps, et pour rien, et sans raison, quand nous n’avons envie de rien, ni de manger, ni de sortir, ni de parler, mais seulement de dormir, le pleur est alors un signe que quelque chose cloche. Autrement dit le pleur en soi ne signifie rien, il prend sens dans un contexte. C’est au contexte que nous devons être attentifs. Je crois qu’il en va de même avec les enfants.

Depuis, Sasha pleure moins (heureusement!) et ses pleurs ont changé de forme, d’intensité, de sens. Mais ce que j’ai gardé de cette époque c’est le souci de ne plus chercher à ou espérer, systématiquement, les étouffer, les faire cesser, faire silence. Quand elle pleure, Sasha vient se blottir dans mes bras, elle agrippe mon cou, elle sait qu’elle peut déverser ses larmes et mouiller mon t-shirt, elle sait qu’elle peut « y aller », se laisser aller. Quand elle pleure désormais, oui bien-sûr je voudrais qu’elle cesse, je voudrais qu’elle s’apaise, qu’elle aille mieux, mais j’ai appris à respecter ses larmes, à les accueillir, les recueillir. Désormais Sasha ne pleure presque plus, ou plutôt elle pleure pour un oui ou pour un non, et uniquement pour cela, et ça ne dure pas. Je ne me bats plus contre ses pleurs, je ne lutte plus. Ce n’est pas que je sois devenue indifférente à ses pleurs, mais j’ai appris à être plus sereine. Car j’ai confiance en elle. Je la vois grandir et dépasser et surmonter les moments difficiles, et cela me remplit de confiance et de sérénité. Je la prends juste contre moi, et je lui dis tout doucement que tout se passera bien, que tout va bien, que maman est et sera toujours là. Et comme par magie, bien souvent, les pleurs s’arrêtent tout seuls, aussi vite qu’ils étaient venus.

 

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6 Comments

  • Reply gigi 12 juin 2015 at 18 h 26 min

    c’est tellement ça..tout vos articles me parlent réellement et nous avons donné le mm prénom écrit pareil a nos enfants sauf que le mien est un petit mec..
    J’aime beaucoup vous lire..ça fait du bien de voir que d’autre maman ressentent et vivent les mm choses a deux ou trois détails près..Merci

  • Reply Rose comme trois pommes 12 juin 2015 at 21 h 31 min

    Merci, je suis touchée que mon article t’ait plu et inspiré, et comme d’habitude, j’adore te lire 🙂

    • Reply cecilia 12 juin 2015 at 21 h 36 min

      Oh merci, et c’est réciproque 😉

  • Reply Maman Louve 13 juin 2015 at 0 h 03 min

    Merci pour ce magnifique article! Il m’a fait du bien, beaucoup de bien même! Ce que ces deux femmes t’ont dit me parle et me rassure sûrement aussi quelque part…j’ai un bébé qui pleure beaucoup, pas tant qu’il pleure mais disons qu’il « chouine » à la moindre contrariété et c’est assez usant. J’essaye de le laisser s’exprimer, j’essaye de comprendre aussi mais c’est parfois difficile et les discours culpabilisants que j’ai eu tres récemment n’ont fait qu’aggraver ma culpabilité. J’essaye d’écrire sur ce sujet mais il est encore difficile de mettre des mots sur ce qui se passe dans ma tete. Bref quoi qu’il en soit ça fait du bien de te lire et je me sens moins seule alors merci <3

    • Reply cecilia 14 juin 2015 at 1 h 10 min

      Merci pour ton message! Je viens de me reconnecter après une journée de boulot intense (… oui, je sais, le samedi, ça craint…), et je suis très touchée de te lire!!!! Merci!! Vraiment si ce que j’écris du fond de mon nombril peut servir, alors je suis heureuse, et je n’écris pas pour rien 😉 Ca à part, surtout ne culpabilise pas des pleurs de ton enfant. Ta façon de les gérer – parce que c’est toi, parce que c’est ton enfant – est la plus adaptée possible. Les pleurs passent. Nos enfants grandissent. Ils nous mettent à l’épreuve, ils nous testent, ils nous apprennent à devenir leur parent… Les pleurs du bébé, les colères du jeune enfant, je vois ça un peu comme des contractions… Nécessaire, impossible de s’y dérober, mais douloureux… Et plus on résiste, plus on se crispe, plus ça fait mal. Fais comme tu peux, comme tu le sens, comme tes propres limites te l’enseignent. Il n’y a pas de règle à suivre, hormis celle du développement son enfant, et c’est ça aussi qui est déroutant…

  • Reply Lucie 13 juin 2015 at 8 h 49 min

    Je partage votre expérience vis a vis des pleurs de mes enfants. Pour ma 1ère qui a maintenant 3 ans, j’étais plutôt du genre à vouloir étouffer tous les pleurs, pour moi un bébé ne devait pas pleurer, devait être direct consolé. Mais ça faisait violence a son père qui lui voulait qu’elle puisse s’exprimer. Le compromis a été de lui donner le droit de pleurer tout en étant dans nos bras. « Je te portes, je suis là pour toi, tu as le droit de pleurer ». Et chaque soir il y avait ces fameux grands pleurs. Ça a été la même chose pour mon garçon qui a maintenant 5 mois. Dans ses pleurs il me regardait, il me disait tant de choses. Maintenant il lui en faut vraiment beaucoup pour qu’il aille jusqu’aux pleurs, une relation de confiance est installé et il sait qu’en gémissant je vais l’entendre, pas la peine de se mettre dans un état de ouf!
    L’autre étape avec ma fille a été de gérer ses coleres et surtout ce que ça me renvoyait ! Après les 1 an, les frustrations, les colères s’expriment souvent. Mais ses « crises » ne durent pas longtemps car je l’écoute, je la comprends (c’est vrai que c’est contrariant de ne pas avoir ce qu’on veut, de se faire mal, de ne pas encore arriver à faire qq chose…) je la comprends et elle s’apaise rapidement.

    Je vous rejoins tout à fait dans votre parallèle entre ce que ressens l’adulte et l’enfant. C’est tout a fait ça. Quand en tant qu’adulte on est fatigué et déprimé, si nos proches nous disent « arf arrête de râler, j’en peux plus de t’entendre… » On se sentira déprimé et en colère …
    En tant qu’adulte je vois le résultat qu’à été une enfance où mes parents ne m’ont pas permise d’être en colère, de pleurer pour des « futilités » (à leurs yeux ». Et j’ai vu a travers ma sœur rebelle combien il était dangereux de s’opposer, il en va d’un manque d’amour des parents en retour… Alors j’ai ravalé toutes mes émotions désagréables et je vous dis pas les détails que ça produit une fois adulte !!!

    C’est un vrai cadeau à faire à ses enfants que d’être dans l’empathie avec eux. Ça ne veut pas dire qu’on ne pas peut être aussi en colère contre eux. Tout le monde a le droit !

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