Il faut beaucoup nous aimer, cette fois encore.

17 novembre 2015

Pas bouger. Pas parler. Même pas pleurer. Sidérée. Anesthésiée. Vidée. J’ai regardé en boucle, j’ai poussé des cris, j’ai envoyé des sms. Des sons inarticulés, des gestes erratiques. Frère, soeurs, amis, tout va bien? Vous qui sortez, chantez, dansez, bouffez et buvez dans l’épicentre de Paris, celui que je me plains d’habiter si loin, celui que de temps à autre je rejoins pour être moi aussi du festin, où êtes-vous? allez-vous bien? Je me souviens de la dernière fois au Petit Cambodge, et je me dis que ça remonte à loin quand même, j’étais enceinte. Et le Bataclan, c’était quand? pas ce spectacle de Stéphane Rousseau, si? Mais enfin, merde, putain, on s’en fout. Je me sens un peu conne. Mon cerveau s’arrête. Pas penser. Ne rien sentir. Si, mal au coeur. Juste regarder, écouter.

****

L’attentat, l’accident indicible, ce qui bouleverse, pulvérise, arrête tout et le cours simplet du temps et donne au réel cet atroce air d’impossible. L’attentat qui fauche le bonheur banal de nos gueletons, et qui, à la place, sème son immonde terreur. Non, ce n’est pas possible. Non, ce n’est pas vrai.

Il en faut du temps pour quitter la sidération, comprendre que l’impossible a violemment fait irruption sur nos trottoirs du vendredi pour briser le temps et disloquer les corps. Personne en particulier, nous tous en général. Pas de symbole, pas de grandiloquence. Juste détruire, tuer. Nous mettre à genoux, nous foutre les boules, nous ratatiner. Punir la fête, les engueulades, les débats d’idées entre potes, le foot, le rock, les bo-buns et le rosé pas frais. Fascination abjecte pour la mort, le rien, l’obscur et la connerie. Haine de tout ce qui vibre et bouge et rit.

****

Puis se laisser gagner par les images, les sons, les bruits, qui travaillent et torturent nos peurs. L’angoisse qui monte, se faufile partout et brouille les frontières du faux, du vrai. Fausses alertes, panique, bruits et canulars, on distingue à l’arrache le réel de son contraire.

Comment après ça, après que ce réel immonde s’est abattu sur nos potes, nos frères, nos soeurs, retourner, retrouver, rouvrir sa porte au réel d’avant? mais quoi, qu’est-ce qui est vrai pour nous désormais? nous qui pleurons nos morts et notre insouciance, qu’allons nous croire maintenant? la mort possible à tout moment, qui rode aux terrasses des cafés, hante les couloirs du métro? ou la vie, bête et légère, banale et commune, comme elle va, comme elle allait?

Avant, après. Comment relier ces deux bouts? continuer comme avant? continuer plus qu’avant? mais la peur? où la loger?

****

Et ce dieu. Ce dieu de mort qu’ils invoquent. Ce dieu du néant qu’ils adorent. Ici notre ciel est vide depuis belle-lurette. Notre histoire collective est aussi celle d’une lutte – belle, lente, pénible et parfois violente lutte pour vider notre ciel de vos dieux. Dieux vengeurs ou de miséricorde, dieux de haine ou dieux de paix, catholque, juif, protestant, hindou, muslman, on s’en fout, cela ne nous intéresse pas, cela ne nous regarde pas. Pour nous, peuple, cette séparation est un bien précieux, elle est une conquête et nous continuerons à la défendre et à remplir notre ciel de tout ce qui nous chante – nems aux crevettes, rock et poésie. De ce qui nous plaît, de ce qui nous élève, de ce qui n’a pas de sens, de ce qui a trop de sens, de ce qui nous fait rire et danser, et boire et baiser. Notre ciel est vide et nous l’aimons comme cela. Notre ciel est vide et notre vie est pleine. Notre ciel est vide et notre horizon est libre. Libres nous sommes, et merde nous le resterons – libres de penser des conneries, libres de porter robes à fleurs et tatouages partout, libres de fumer et de blasphémer, libres de célébrer la vie comme des enfants, libres de rire et de nous aimer. Nous viandars, fumeurs, hédonistes, gourmands, nous hâbleurs matérialistes et poivrots bedonnants, nous qui parlons bouffe en bouffant, nous ventres joyeux, palais raffinés et gosiers avinés, vous voudriez nous persuader que rien n’égale le goût rance et moisi de la mort et du rien?

Nous ne serons pas placides, nous cesserons de nous hébéter, nous refuserons d’être stoïques. Nous continuerons à fêter ce que vous avez voulu bousiller. Pas seulement pour vous emmerder, pas seulement pour vous empêcher de gagner. Mais parce que nous sommes comme ça, parce que nos ancêtres, nos grands-mères, nos frères et nos potes se sont levés pour ça, parce que c’est ce que nous défendons et parce que c’est ce que aimons – les autres, et être avec eux, au-delà de ce qu’ils représentent, au-delà de leurs origines, au-delà de leurs groupes, de leur couleur et de leur putain de dieu. Nous ne vous offrirons pas notre haine, nous ne nous déchirerons pas. Vous, vous n’êtes rien. Juste quelques anonymes semeurs de tempêtes, faucheurs de vie, vous ne gisez nulle part. Vous êtes le rien et tel est ce que vous aimez.

****

Je ne peux pas ne pas penser à René Char. Poète et résistant de la seconde guerre mondiale, il écrivait ceci dans Feuillets d’hypnos.

« Etre stoïque, c’est se figer, avec les beaux yeux de Narcisse. Nous avons recensé toute la douleur qu’éventuellement le bourreau pouvait prélever sur chaque pouce de notre corps; puis le coeur serré, nous sommes allés et avons fait face »

« Je n’écrirai pas de poème d’acquiescement »

« Il faut beaucoup nous aimer, cette fois encore, respirer plus fort que le poumon du bourreau »

« Dans nos ténèbres il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté »

****

Nous ne serons pas stoïques. Nous sommes déjà debout. Nous ferons face.

Nous n’acquiescerons pas.

Nous nous aimerons, cette fois encore. Et nous crèverons le poumon du bourreau.

Nous continuerons à chérir la Beauté. Vous n’êtes que ténèbres.

 

 

Rendez-vous sur Hellocoton !

You Might Also Like

No Comments

Leave a Reply

%d blogueurs aiment cette page :